vendredi 25 octobre 2013

Energie : Une note confidentielle très « piquante » adressée au gouvernement par des « experts » (en quoi ?)


(Hi hi hi !)


C’est encore l’excellent Mathieu Auzanneau, le journaliste indépendant, spécialiste de la fin du pétrole, qui a dévoilé sur son blog "Oil man" cette information étonnante !

Une note confidentielle produite le 16 avril par le ministère des affaires étrangères met en doute l'idée même d'un pic pétrolier !
La "prophétie du pic pétrolier", ce "millénarisme énergétique", est une "thèse non-scientifique", jugent les auteurs de cette note, l'économiste Patrick Allard et l'historien Justin Vaïsse, directeur du tout nouveau Centre d'analyse, de prospective et de stratégie (CAPS) du Quai d'Orsay. (Cherchant des infos sur ce Justin Vaïsse, j'ai découvert ce curieux site AllGov.com)


Un économiste et un historien, (représentants de sciences "dures" s’il en est), conseillent donc à notre gouvernement de ne plus se soucier de ce faux problème scientifique, et ils n’y vont pas de main morte : « La "coterie internationale" des "adeptes du pic pétrolier" s’est vue infliger un "démenti cinglant" par le boom des gaz et des huiles de schiste aux Etats-Unis. »assènent-ils péremptoirement !


Cette note du quai d’Orsay est intitulée « Le climat, l'innovation et le pic pétrolier ou "Le bon, la brute et le truand" ». Les amateurs auront peut-être reconnu le talent d’écrivain de M. Patrick Allard. Celui-ci qui avait déjà suscité l’intérêt du petit monde littéraire par cette note sur le changement climatique publiée sur le site Diplomatie.gouv, intitulée «Malaise dans la climatisation ». A lire absolument ! Ici : Malaise dans la climatisation


Je pense que cette note "confidentielle" qui prétend qu’il n’y a aucun déclin imminent de la production mondiale de pétrole brut, a dû bien faire rire chez Total ! Pourquoi d'après vous la production des 5 plus grosses compagnies pétrolières a-t-elle diminué de 25% depuis 2004 ?

Ah ! Comme il semble être loin le temps où les experts du Centre d’Analyse Stratégique assommaient le gouvernement devolumineux rapports contenant des avertissements aussi alarmants que celui-ci :
« Il faut insister à nouveau sur la nécessité d’un effort massif et constant. Les scénarios que la commission Énergie a étudiés à l’aide de différents modèles donnent tous le même résultat. Une des dimensions commence à être bien connue et acceptée en France et au niveau mondial : la poursuite des errements actuels (scénarios dits « tendanciels ») est le chemin le plus court et le plus certain vers des perspectives de catastrophes mondiales. »
(Extrait de la page 11 de l’avant propos du rapport de la commission énergie remis au premier ministre du gouvernement Français en 2008 : « Perspectives énergétiques de la France à l’horizon 2020-2050 »)

Lisez à ce propos cet excellent article de Transitio WinkTransition énergétique, le double langage des élites.


Boom ou Pschit ?

Faut-il revenir sur l'argument massue de ces deux experts, à savoir le « boom des gaz et des huiles de schiste aux Etats-Unis » ? (Mais ne devrait-on pas dire plutôt le futur pschit de la bulle financière des gaz et des huiles de schistes ?)

Mathieu Auzanneau (encore lui ) a traité brillament de ce sujet dans un excellent article : L’avenir des gaz de schistes et le sens de l’histoire. Même Goldman Sachs n'y croit pas, c'est vous dire !


A lire absolument !

En résumé, je vous conseille de lire sur le blog de Mathieu Auzanneau, son article à propos de la fameuse note confidentielle. Je ne puis en effet me résoudre à le reproduire sur Transitio, comme je le fais parfois, par respect pour le travail de ce journaliste indépendant.


Encore un mot ?

Un mot encore sur le gouvernent (AREVA) français, ses conseillers farfelus et son fameux débat sur la transition énergétique ? Non, vraiment, je n’ai pas le cœur à parler de ça, restons sérieux ! Wink



Pic Pétrolier ? Peak Oil ? Dépletion ?

Si le sujet du pic pétrolier vous intéresse, je vous conseille de visiter le site de l'ASPO, l'Association pour l'étude des pics de production du pétrole et du gaz naturel.
Cliquez sur leur logo ci-dessous :

Vous pouvez également lire ce passionnant article de Transitio sur tous les pics de productions d'énergies fossiles : Pics de production, le vertige de la transition énergétique.

Et dans sa grande générosité, Transitio vous propose également de télécharger et lire ces présentations sur le sujet !

  • Présentation de Mathieu Auzanneau faite à l'Assemblée Nationale en 2011 :

  • Présentation de la dépletion (autre nom de la fin du pétrole) faite en 2007 par le Benoit Moulineaux :
N°1/3
N°2/3
N°3/3

  • La présentation magistrale faite par Jean Lahérrère, l'expert en la matière lors des journées d'été 2013 d'EELV :
  • Ma présentation faites lorsque j'étais à la commission énergie des Verts ? (J'ai quitté EELV depuis, et je ne le regrette pas) Embarassed


Et cet article de Transitio, à propos d'une conférence donnée par Bernard Laponche : Transition énergétique et sortie du nucléaire.



Conclusion ?

Tôt ou tard, il faudra bien que "nos politiques" réalisent que le monde va très bientôt et très vite changer.

Avez-vous lu l'article sur Jeremy Rifkin ?



dimanche 20 octobre 2013

Tchernoville sur Loire ou la France abandonnée...

Article mis à jour le 24 octobre 2014

(Si ce titre vous choque lisez le nota en bas de page) Wink



Vous aimez les films d’anticipation dans lesquels on vous montre des paysages désolés de fin du monde ? Les photos de la zone interdite de Tchernobyl vous donnent le frisson ? Villes abandonnées, maisons aux fenêtres crevées et toits effondrés, ouvrages d’art en ruines, voies ferrées envahies par la végétation, usines éventrées recouvertes de lierre, êtres humains vivotant en lisière du monde, toutes ses images angoissantes excitent votre imagination ?


Inutile de visionner en boucle le film "le survivant", de vous offrir un voyage touristique dans la zone interdite de Tchernobyl, ou de jouer à des jeux vidéo post-apocalyptiques, il vous suffit de prendre la première sortie d’autoroute au nom un peu exotique que vous trouverez 200 km après Paris et de suivre au hasard toutes les petites routes que vous trouverez. Vous découvrirez alors une France à peine croyable, celle qui existe au-delà des périmètres féodaux de nos grandes villes. Une France abandonnée, une France presqu'en ruine, celle des campagnes.


J’ai découvert cette France il y a près de 20 ans, par hasard, presque après m’être égaré, comme dans le célèbre feuilleton "Les envahisseurs". A la différence près que ce ne sont pas des aliens venant d’une autre planète que j’ai découverts ainsi, mais une partie oubliée de ma famille.


J’ai découvert éberlué des villages abandonnés ou presque, avec leurs petites et grandes maisons recroquevillées autour d’une minuscule mairie et d’une église hors d’âge. On y découvre souvent de splendides bâtisses tombant en ruines qui feraient rêver nombres de parisiens ou de banlieusards enfermés dans leurs logements minuscules,  des carcasses d’écoles vides et muettes, des petites boutiques fermées depuis des décennies avec leurs enseignes à peine lisibles, parfois aussi d’antiques usines mangées par la rouille et le salpêtre. Il peut arriver que dans l’un de ces hameaux perdus, on aperçoive la silhouette voutée d’une vieille personne assise sur un banc qui nous regarde passer comme une apparition devant sa maison, avec son chien qui soudain aboie et course un moment notre voiture.


J’ai découvert des petites routes envahies par les herbes et la mousse, serpentant entre des bois touffus et des prés traversés quelque fois de chevreuils à peine effarouchés. Parfois au détour d’un virage et d’une trouée dans les branchages, on aperçoit un vieux château délabré, probablement peuplé d’une légion de spectres.

Cette France semble avoir été immobilisée par une sorte de flash temporel. On se dit que ce que l’on voit est impossible. C’est en effet impossible de penser que l’on accepte de vivre dans des mégapoles surpeuplées et polluées, tandis que ces immenses étendues de paysage gisent sous un incompréhensible et fatal linceul.


Alors on essaye de comprendre. Oui, bien sûr, on nous a appris l’exode ruralla révolution industrielle, etc. Mais la révolution industrielle n’est-elle pas terminée ? Puisque tous les grands seigneurs de l’industrie déménagent les usines dans des pays ou les serfs acceptent encore plus de misère ? Il parait qu’une nouvelle révolution commence, la révolution numérique. Alors on se dit qu’à l’heure d’internet, il est devenu inutile et stupide de parquer encore des masses de travailleurs aux pieds des vieux donjons de l’économie.


Peut-être vous rendrez-vous compte, comme cela m’est arrivé, qu’ici vous êtes vraiment chez vous, et pas dans une ville comme Paris qui a perdu son âme depuis longtemps et où tout le monde vit s’habille et mange comme à New-York, Londres ou Berlin ?
Bien sûr, ces campagnes ne sont pas désertes. Il existe encore des petites ou moyennes bourgades qui tentent de survivre. La même lèpre de centres commerciaux hideux ronge leurs faubourgs comme nos banlieues, tandis que l’on reconnait ça et là dans leurs centres villes les devantures mortes d’anciens petits commerces.

Des gens habitent encore dans ces campagnes, des cousins que nous avons oubliés et qui parlent encore parfois avec de chaleureux accents surannés. Leurs vies ne sont pas faciles. L’économie libérale triomphante est passée par là. Il ne semble pas y avoir d’alternatives dans les campagnes entre le petit agriculteur surendetté et suicidaire et le propriétaire d’exploitations immenses surveillées par satellites, qui spécule le prix de ses récoltes sur internet. Nous sommes au cœur du royaume de Monsanto et de la FNSEA.



Comment ne pas se dire devant ces paysages immenses et désolés que si un nouveau départ était possible, ce pourrait être ici ?

Avez-vous lu "Walden" de Henri David Thoreau, le livre qui a inspiré le célèbre film "Into the wild" ?

Sans aller jusqu'au fameux retour à la nature, un vieux fantasme irréalisable (lisez cette thèse si le sujet vous intéresse), on peut se prendre malgré tout à rêver d'une vie plus "vivable" au milieu de nos si belles campagnes. D’autres ont déjà eu cette idée dans les années soixante et le bilan ne fut pas vraiment concluant, mais le mirage des villes était alors encore très puissant.


J’ai discuté l’an dernier avec un couple de jeunes qui quittait la région parisienne pour tenter sa chance dans la Nièvre. Pas des gosses de familles aisées, juste de modestes banlieusards, chômeurs, qui croyaient encore qu’une autre vie était possible…
Cette longue introduction pour vous faire part de mon étonnement, lorsque j'ai vu sur le site de Médiapart, ce diaporama : "La diagonale de la misère".

J'ai été étonné et presque soulagé qu’un média de l'importance de Médiapart, découvre enfin cette France complètement abandonnée.


Je vous invite à regarder ces photos sur le site de Médiapart...


Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce sujet et je suis bien conscient de l'insuffisance de mon bref article. Mais je pense que je serai amené à vous en parler de nouveau.


Mise à jour du 26 octobre 2014 :

J'ai découvert sur le site du journal Marianne, le témoignage de Jean Lassalle, cet étonnant député qui a fait le tour de France à pieds pendant 9 mois.

Je ne suis pas un fou, je n'ai pas fait un mauvais rêve non-plus, car cet homme a vu la même France que moi.

C'est à croire que les politiques qui nous dirigent ont un plug anal planté dans chaque œil...



Nota (1) :

Lorsque j'évoque Tchernobyl, je pense plus aux images saisissantes d'Elena Filatova, qu'à la catastrophe nucléaire elle-même, qui restera une des plus terribles du 20ème siècle.

Toutes proportions gardées on peut tout de même se poser la question de l'état des sols cultivés en France. Selon le microbiologiste Claude Bourguignon, 10% des sols sont pollués par des métaux lourds, 60% sont frappés d’érosion, 90% ont une activité biologique trop faible et en particulier un taux de champignons trop bas ; tout cela à cause du "traitement de choc" de l'agriculture intensive...

Si le sujet vous intéresse, je vous conseille le lien ci-dessous qui traite des travaux des deux microbiologistes, Claude et Lydia Bourguignon :

samedi 19 octobre 2013

Via Rue89 : Le mirage trop vert de Jeremy Rifkin


(Trop joli ce titre !)


Voici hélas un article sur lequel je ne trouve rien à redire. Je connais trop bien en effet le discours souvent trop optimiste de nombre d’écologistes, sincères ou non. Beaucoup croient en effet que la nécessaire transition écologique se fera comme si de rien n’était (business as usual).


J’ai souvent l’occasion dans mon travail d’entendre ces nouveaux convertis tirer des plans sur la comète de l’écologie (des plans « juteux » le plus souvent). La plupart sont des chantres de ce que l’on appelle le « capitalisme vert ».


Je ne peux les blâmer, car c’est le résultat d’un gros effort que d’avoir pris conscience de la nécessité de la transition écologique et il est vrai que certains chiffrent sont difficiles à appréhender. Mais il existe également de vrais filous, pour lesquels l’écologie n’est qu’un nouveau moyen de s’enrichir. Rien de changé sous le soleil semble-t-il…


Ne rêvez donc pas trop au monde merveilleux que vend Jeremy Rifkin. Il ne suffira pas de disposer dans nos backyards de jolieséoliennes customisées par Philippe Stark ou des panneaux solaires chinois sur nos toitures pour tourner la page gluante du pétrole !

Ne rêvez pas !


Eh bien non, chers lecteurs, à moins d’une découverte majeure, un saut technologique imprévu, nous ne pourrons plus continuer de nous gaver d’énergie pas chère comme nous l’avons fait depuis notre entrée dans l’ère industrielle.


Peut-être que c’est justement parce que certains économistes ont compris cela, que se déroule actuellement cette ultime razzia des classes dominantes sur les richesses ? Mais bon, là, je digresse…


Lisez donc plutôt cet excellent article publié par Bertrand Cassoret (ingénieur et docteur en génie électrique, maître de conférences à l’université d’Artois depuis 1996), sur le site Rue89 : Jeremy Rifkin plaît beaucoup, mais il maîtrise mal ce dont il parle



Pour le cas où l’article viendrait à disparaître (cela arrive), vous trouverez toujours ci-dessous sa copie. Mais lisez-le plutôt surRue89 afin de respecter le travail de l’auteur.


Jeremy Rifkin plaît beaucoup, mais il maîtrise mal ce dont il parle

TRIBUNE

Jeremy Rifkin, économiste américain, est l’auteur de « La Troisième révolution industrielle ». Très à la mode dans les milieux politiques (de gauche comme de droite), il se fait rémunérer des sommes non négligeables pour des « master plan » qui promettent un avenir meilleur. Il a ainsi été payé 350 000 euros par le conseil régional du Nord-Pas-de-Calais.

Le discours de Jeremy Rifkin plaît aux politiques parce qu’il est optimiste et fait rêver. Il est plus facile de gagner les voix des électeurs en vantant la troisième révolution industrielle qu’en étant pessimiste. Mais il s’agit bel et bien d’une utopie. Nos politiques semblent connaître bien mal tous ces problèmes pour être prêts à y croire.
Sans doute pensent-t-ils plus ou moins consciemment que les progrès technologiques futurs apporteront des solutions, mais c’est ignorer que presque tous les « miracles » accomplis par la technologie (voler, marcher sur la Lune, décupler les rendements agricoles, remplacer des organes humains, communiquer d’un bout à l’autre de la planète...) n’ont pu voir le jour que grâce à une consommation toujours plus importante d’énergie.

La technique n’est pas son problème
Le livre de Jeremy Rifkin explique comment « le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde ». L’auteur commence par y rappeler avec raison l’importance des énergies fossiles (charbon, gaz, pétrole), leur raréfaction et le réchauffement climatique qu’entraîne leur combustion. Ces énergies ont permis les deux premières révolutions industrielles (charbon et machine à vapeur, pétrole et électricité) qui ont métamorphosé les pays développés. Il expose ensuite rapidement les cinq piliers de la troisième révolution :
  • le passage aux énergies renouvelables ;
  • la transformation du parc immobilier en ensemble de microcentrales énergétiques qui collectent des énergies renouvelables ;
  • le stockage de l’énergie, essentiellement sous forme d’hydrogène dans chaque immeuble de façon à stocker les énergies intermittentes ;
  • L’utilisation d’Internet pour transformer le réseau électrique en réseau de partage de l’énergie fonctionnant comme Internet ;
  • Le remplacement des véhicules actuels par des véhicules électriques capables d’acheter et de revendre l’énergie stockée sur un réseau électrique intelligent.
A ce niveau du livre, 58e page sur 380, on attend de la suite des explications sur la façon dont ce miracle va se mettre en place et un minimum d’informations techniques chiffrées. Mais la suite est bien décevante. Jeremy Rifkin, qui ne connaît apparemment pas grand-chose aux problèmes technologiques dont la compréhension est pourtant cruciale dans ces débats, se contente de se référer à quelques travaux scientifiques lui permettant de se rassurer sur la faisabilité de son plan.
La technique n’est pas son problème, la volonté politique lui paraissant sans doute plus importante que les limites physiques !

Confusions, bizarreries et caricature

Une partie du livre, dont on cherche l’intérêt, est consacrée aux récits de ses rencontres avec les grands de ce monde (José Manuel Barroso, Angela Merkel, le prince Albert de Monaco, divers PDG…). On ne trouve aucun exposé sur les résultats de ses plans déjà mis en place dans diverses villes. Les quelques tentatives d’explications techniques sont très floues, par exemple :

« Notre équipe de développement urbain crée des plans stratégiques qui insèrent les espaces urbains et suburbains existants dans une enveloppe biosphérique. »

Ses propos montrent qu’il maîtrise mal ce dont il parle. Il nous explique page 137 que « la ville de San Antonio a économisé 142 mégawatts dans les deux dernières années », confondant ainsi puissance et énergie (on peut consommer une puissance de 142 mégawatts à un instant donné, ou une énergie de 142 mégawatts-heure en deux ans).

Page 144, il parle de production d’électricité sur les immeubles à partir d’installation solaire thermique (le solaire thermique produit de la chaleur et non de l’électricité…). Je passe sur d’autres bizarreries.

Sa critique du capitalisme est sans doute juste mais sans grand rapport avec la production d’énergie. Sa critique du système scolaire est caricaturale quand il affirme que « débiter des ouvriers productifs est devenu la mission principale de l’éducation moderne », destinés à « servir des entreprises despotiques et centralisées… sans jamais remettre en cause l’autorité ».

Revenons un peu sur les cinq piliers...

J’avoue toutefois avoir été agréablement surpris de lire que Jeremy Rifkin déplore que si peu d’économistes aient des connaissances de la thermodynamique et des lois de l’énergie alors que « la transformation de l’énergie est le fondement même de toute activité économique ».

Mais si Jeremy Rifkin avait connaissance des lois physiques contre lesquelles la volonté politique ne peut rien, il n’affirmerait pas que ses propositions vont permettre une révolution. Revenons sur ses cinq piliers...

1
Le passage aux énergies renouvelables

En l’état actuel des connaissances, il est impossible de capter suffisamment d’énergie renouvelable pour remplacer les énergies fossiles et nucléaire. Certes, le soleil amène largement plus d’énergie chaque jour à la Terre que les terriens n’en ont besoin, mais savoir la capter et la stocker n’est pas une mince affaire.

Les plans de sortie du nucléaire, pourtant réalisés par de fervents partisans des énergies renouvelables, ne prétendent pas que ces énergies soient capables de produire autant qu’aujourd’hui : il faudrait, d’après ces plans bien optimistes sur les renouvelables, diminuer de 50% la consommation.

Etant donné que « la transformation de l’énergie est le fondement même de toute activité économique », il est clair qu’une baisse de 50% de la consommation d’énergie est tout à fait incompatible avec la croissance économique recherchée par tous les dirigeants parce qu’elle est censée améliorer le niveau de vie, faire baisser le chômage et la pauvreté… Jeremy Rifkin est-il pour la décroissance économique ?

2
La transformation du parc immobilier...

... en ensemble de microcentrales énergétiques qui collectent des énergies renouvelables

Jeremy Rifkin imagine ici des éoliennes et des panneaux photovoltaïques sur tous les bâtiments. La plupart des particuliers qui ont tenté de mettre une éolienne sur leur maison s’en mordent les doigts : le vent ne souffle pas suffisamment à hauteur des maisons et il est très perturbé en ville à cause des immeubles. La maçonnerie et les charpentes ne sont pas prévues pour résister aux contraintes mécaniques qu’imposent des éoliennes. En supposant un facteur de charge optimiste de 25% (le facteur de charge permet de tenir compte de l’irrégularité du vent), il faudrait environ 25 millions d’éoliennes individuelles de 2 kilowatts (kW) pour produire un peu plus de 20% de la consommation actuelle d’électricité française (la consommation annuelle nette est d’environ 450 térawatts-heure (TWh)) ; celle-ci représentant elle-même moins de 25% de la consommation d’énergie totale.

Concernant le photovoltaïque, outre le fait qu’il faille plusieurs années pour que la production d’un panneau « rembourse » l’énergie nécessaire à sa fabrication, il faudrait environ 1 000 km² de panneaux pour produire 20% de la consommation actuelle d’électricité française, c’est-à-dire équiper 50 millions de toits de 20 m² de panneaux (on installe actuellement généralement 10 m² ; 1 m² de panneau produit environ 114 kilowatts-heure (kWh) par an). Mais le gros problème de l’énergie solaire est que la production diminue par temps nuageux et devient nulle la nuit (juste quand on allume les lumières…), d’où encore une nécessité de stockage.


3
Le stockage de l’énergie...

... essentiellement sous forme d’hydrogène dans chaque immeuble de façon à stocker les énergies intermittentes

Jeremy Rifkin a bien compris le problème de l’intermittence de l’éolien et du photovoltaïque, il sait que leur développement ne pourra concurrencer sérieusement les énergies fossiles que si on est capable de stocker l’énergie. Il sait aussi sans doute que le stockage par batteries est peu écologique et inenvisageable à grande échelle. Alors Jeremy Rifkin préconise la solution miracle qui consiste à utiliser l’électricité pour produire de l’hydrogène que l’on peut stocker, pour ensuite l’utiliser dans des piles à combustibles qui génèrent de l’électricité.

Cette technologie connue depuis longtemps serait bien plus utilisée si elle était vraiment efficace et pratique. Il omet de dire que le stockage sans danger de l’hydrogène n’est pas aisé, que les deux conversions entraînent une perte d’au moins 75% de l’énergie (ce qui nécessite de multiplier par quatre les moyens de production !) et que la pile à combustible ne pourrait être fabriquée en grande série car elle nécessite des métaux rares comme le platine.


4
L’utilisation d’Internet pour transformer le réseau électrique...

... en réseau de partage de l’énergie fonctionnant comme Internet
J. Rifkin fait ici allusion à diverses techniques à la mode :

Les « smarts grids », ou réseaux intelligents, qui permettent d’optimiser la production, le transport et la distribution d’électricité. Rien de bien nouveau car le réseau électrique est depuis toujours un réseau de partage de l’énergie sur lequel divers producteurs injectent de l’électricité en fonction des besoins des consommateurs. Mais l’énergie ne se partage pas comme les données informatiques : les smart grids ne dispensent pas de devoir ajuster en permanence la production et la consommation ;

Les moyens de production décentralisés, censés générer moins de pertes dans les réseaux que les grandes installations centralisées. Jeremy Rifkin oublie que l’on doit transporter aussi l’électricité produite de manière décentralisée (c’est justement le foisonnement géographique qui permet d’atténuer un peu les problèmes d’intermittence éoliens) et il ignore qu’il faut plus de matière et d’énergie pour mettre en place et maintenir 100 petites installations plutôt qu’une seule 100 fois plus puissante ;

Le « pouvoir latéral » qui doit remplacer le pouvoir hiérarchique et favoriser les échanges d’énergie : une grande partie de nos maux viendrait de la centralisation de gros moyens de production aux mains de grandes entreprises capitalistes. Je comprends qu’on puisse leur préférer une économie coopérative, mais ça ne changera pas les règles physiques ;


5
Le remplacement des véhicules actuels...

... par des véhicules électriques capables d’acheter et de revendre l’énergie stockée sur un réseau électrique intelligent

Le véhicule électrique pourra effectivement être une alternative aux véhicules à pétrole si on accepte une moindre autonomie et un temps de recharge assez long. On peut effectivement envisager que les véhicules garés, revendent aux heures de pointe, un peu de l’électricité stockée dans leur batterie. Mais il faudrait produire l’électricité nécessaire à la recharge des batteries.

Selon Jean-Marc Jancovici, en qui j’ai toute confiance, électrifier tous les véhicules à pétrole de France nécessiterait une production supplémentaire d’électricité d’environ 50% (200 TWh), soit l’équivalent de la production de dix-huit EPR supplémentaires, ou de 50 millions ( !) d’éoliennes individuelles de 2 kW. Même si l’on n’a pas l’ambition de faire parcourir avec de l’électricité tous les kilomètres parcourus avec du pétrole, il est clair que l’objectif de sortie du nucléaire (qui nécessiterait de réduire d’au moins 50% la consommation d’électricité) est incompatible avec l’électrification des véhicules.

Pas un mot dans le livre de Jeremy Rifkin sur l’amélioration de l’efficacité énergétique, en particulier le nécessaire renforcement de l’isolation des logements, alors que c’est un des rares points qui fassent l’unanimité dans les débats sur l’énergie.

Pas un mot sur les stations de transfert d’énergie par pompage (Step), la seule technique de stockage d’électricité actuellement utilisée à grande échelle qui devrait être développée davantage.



Nous sommes condamnés à vivre moins bien

A terme, nous sommes condamnés à vivre avec moins d’énergie, c’est-à-dire à vivre moins bien car c’est l’abondance d’énergie fossile qui a permis l’énorme évolution des pays riches, passés en 200 ans d’une société agricole au début du XIXe avec une espérance de vie de 30 ans, à une société confortable d’emplois tertiaires.

Il faut près d’un mois de travail à un être humain pour produire la même quantité d’énergie que celle contenue dans un litre d’essence. Moins d’énergie, c’est moins de transports, moins de machines et moins de chaleur, c’est donc inévitablement plus de travail, plus de pauvreté, de tâches ingrates, moins de confort, de loisirs, de soins médicaux, de congés, de nourriture, de logements, d’emplois intéressants, de culture, d’éducation, de développement... Il faut s’y faire.

On peut essayer de limiter les dégâts mais ce ne sont pas les théories de Jeremy Rifkin qui changeront l’avenir du monde. Leur danger est de faire partir les politiques dans de mauvaises directions, et de faire croire qu’ils ont le pouvoir de faire des miracles. La déception sera encore plus grande.



Bon sang, je suis complètement d'accord avec ce Bertrand Cassoret !

Bon, alors vous en pensez quoi ?

Etes-vous prêts à ce changement de vie ? Vous peut-être, qui lisez cet article, mais pensez-vous que nos concitoyens soient prêts ?

Personnellement j'ai un doute...