samedi 18 août 2012

Les hérétiques sauvés par le CO2, petite réflexion sur la science et les scientifiques


Petite réflexion sur la science et les scientifiques,
ainsi que sur les théories du complot...


Autrefois on brûlait les hérétiques, mais à présent que la raison scientifique a mis au placard toute forme de superstition religieuse, on se contente de les accabler de moqueries et d’en rire à gorge déployée. S’il en fallait une, ce serait bien là une preuve du haut degré de tolérance que nos cultures ont atteint. Et puis si d'aventure, quelque tribunal inquisiteur cédait au plaisir inavoué d’en brûler un ou deux, il s’en trouverait de toute façon empêché rien qu’à l’idée du CO2 que produirait cette sainte combustion !

Cette réflexion ironique, à la limite de la provocation j’en conviens, m’est venue à la lecture d’un article publié sur un blog du monde : « L’extraterrestre de Roswell nie le réchauffement climatique».
Pierre Barthélémy, l’auteur de ce blog, alias « le passeur de science » y évoque une étude d’une équipe de l'université d'Australie-Occidentale, qui met en évidence un lien entre les théories du complot et le rejet des sciences. Vous comprendrez très vite à la lecture des premières lignes de cette étude qu’il ne s’agit que d’une énième bulle papale excommuniant ces nouveaux hérétiques que sont les climato-sceptiques.



Je ne nie pas le réchauffement climatique, c’est bon ? je peux continuer ?


« Je ne nie pas le réchauffement climatique, c’est bon ? je peux continuer ? » C’est ainsi que commençais le commentaire que par deux fois j’ai tenté de publier sur le blog. Mais malgré mon ton mesuré et mes arguments raisonnables (que vous trouverez plus loin dans cet article), ce « passeur de science » a préféré publier l’avalanche de commentaires « passionnés » qu’un tel article pouvait susciter (je vous laisse aller vérifier). La raison en est simple, les débordements hystériques des aficionados de théories du complot diverses et variées (dont celle des odieux climato-sceptiques) ne pouvaient que mettre en valeur le ton docte et élégamment moqueur dudit passeur de sciences (Bon, j'exagère, il est peut-être parti en vacances ;-).

Ce qui m’a gêné dans cet article, ce n’est pas tant le cliché sur le scientifique raisonnable (je vais y revenir), que la charge cruelle contre le petit peuple des hérésiarques qui osent faire usage de leur liberté de pensée (parfois maladroitement, j’en conviens).

C’est tellement facile de rire de ceux qui croient que les pyramides ont été construites par des extra-terrestres, ou qu’Elvis Presley n’est pas mort et vit pour l’éternité sur la planète Xanadu (ah bon vous ne saviez pas ?). Mais en y réfléchissant bien, ne croyez-vous pas vous-même en quelque chose qui surement ferait rire des gens d’une autre culture que la votre ? Rire ou hurler de haine, car je maintiens que le rire est malgré tout une forme de politesse ; la réaction la plus courante devant quelqu’un dont la croyance nous heurte étant la plupart du temps le rejet hostile. Personnellement je vous l’avoue, je crois aux valeurs des Lumières et de la Révolution Française et je suis sûr et certain que cela doit faire rire la moitié au moins de la planète !

Avec une telle croyance personnelle, j’éprouve bien sûr un grand respect pour les sciences et la plus profonde méfiance envers toutes les formes de superstitions. Mais justement, grâce à cet intérêt majeur que je porte aux sciences et surtout grâce à ce que cela m’a appris, je me garde bien de juger mal, tous ceux qui pensent autrement que moi.



Théorie du complot et psychologie sociale


Pour ce qui est du phénomène de société que sont devenues les théories du complot, je recommande de lire l’enquête que vient de publier Nicolas Chevassus-au-Louis sur l’excellent Médiapart, "Qu'est-ce qui détermine l'adhésion à une théorie du complot ? Pourquoi croit-on à certaines, et pas à d'autres ? Est-ce une question de position sociale ? De type de personnalités ?" Voilà les vraies questions que posent cette brillante enquête, "autant de questions qui passionnent la psychologie sociale depuis la fin des années 1990" explique l’auteur.

Si vous êtes abonnés à Médiapart, l'enquête commence ici : Enquête sur les théories du complot (1/4) : L'Etat et les autres

Mais l’auteur de cette enquête pose selon moi une autre question aussi importante (partie 4/4), celle de savoir « à qui profite le crime ». Voici par exemple ce qu’il dit à propos du livre de Richard Hofstadter "The Paranoid style in American Politics" paru en 1964 :
« L'historien américain y développait l'idée selon laquelle la vie politique américaine serait marquée depuis ses débuts par un « style paranoïaque » caractérisé par « l'exagération outrancière, la suspicion et le délire conspiratoire ». Nul doute que Hofstadter pointait dans cet essai une réalité incontournable. […] Mais le problème est que l'analyse d'Hofstadter, en important pour la première fois dans le domaine de l'analyse politique la catégorie psychiatrique de paranoïa, est venue légitimer l'idée que toute théorie du complot serait le fruit d'un esprit dérangé devant être tenu à l'écart du jeu politique
De fait les dirigeants politiques ne se privent pas d'utiliser l'argument pour se débarrasser de critiques importunes. Tony Blair s'en était-il fait une spécialité, qualifiant en janvier 2003 d'« absurde théorie du complot » l'idée selon laquelle l'invasion de l'Irak par les troupes de la coalition menée par les Etats-Unis serait motivée par une volonté de mainmise sur les secondes réserves de pétrole mondiales et réitérant l'accusation en février 2010 à propos des motivations de la commission d'enquête sur la participation du Royaume-Uni à la guerre en Irak ? ».


Le livre de Hofstadter est téléchargeable ici (en xps) : "The Paranoid style in American Politics"

Je sais que j’ai été fortement marqué par la lecture de Propaganda, le livre d’Edward Bernays, l’un des pères de l’ingénierie sociale (la manipulation de masse si vous préférez). Mais j’ai le sentiment que les théories du complot sont en passe de devenir un instrument de choix pour les spin doctors de ladite ingénierie.

Comme il va bientôt devenir commode de ranger dans la catégorie des pauvres neuneus ou des paranoïaques les représentants de toute forme d’opposition à la pensée dominante, qu’elle soit scientifique, ou politique !

Imaginez ma réaction il a quelques temps de là, lorsque mon meilleur ami à qui je vantais le livre de Naomi Klein, « la stratégie du choc », me demanda s’il ne ressortait pas un peu de la théorie du complot !

Propaganda est accessible en ligne sur le site des éditions ZONE : "Propaganda"



Mais revenons plutôt à nos scientifiques…


Quelle incroyable naïveté en effet que celle de croire que les scientifiques sont de purs esprits rationnels, exempts des pêchés des passions humaines !

Vous souvenez-vous de ces chercheurs du CNRS qui étaient membres de la secte du temple solaire ? Je m’étais étonné de cette énormité, à l’époque des faits tragiques, auprès d’une directrice de recherche à l’INSERM (la femme de l’ami dont je viens de parler plus haut ;-). Elle m’avait alors expliqué combien la perpétuelle remise en question des travaux d’un scientifique, la critique permanente, le jugement par ses pairs, etc. (le fameux doute scientifique en somme), pouvait amener certains d’entre eux à rechercher la confortable certitude que peut apporter une croyance religieuse.

Eh bien oui, tragique révélation, les scientifiques sont des gens comme les autres ! Et pas plus que les autres, ils ne sont à l’abri de l’erreur religieuse de la pensée dogmatique. Voltaire l’avait déjà démontré à sa manière, dans l’article sur l’esprit faux, de son dictionnaire philosophique. La meilleure éducation, fusse-t-elle scientifique, peut même servir à justifier nos pires superstitions !

Le dictionnaire philosophique de Voltaire est téléchargeable ici : "Dictionnaire philosophique"

Et l'article sur l'esprit faux se trouve sur mon "blog-notes", ici : "Esprit faux"


Pour vous donner un bon exemple, sachez que l’Association du Vajra Triomphant (l’ancienne secte du Mandarom) fondé par « sa Sainteté le Seigneur Hamsah Manarah, Messie Cosmo-planétaire », et marqué par diverses affaires judiciaires, est désormais dirigée par une chercheuse au CNRS, membre du Laboratoire de Physique des Plasmas ! (Je ne donne pas son nom par charité athée ;-).

J’ai découvert à l’occasion de la rédaction de cet article, ce texte écrit par M. Josef Schvanec (Post-Doctorant, EHESS, CRIA) publié sur le site de l’école des hautes études en sciences sociales : « Quand Dieu se réincarne dans la science : frontières et mutations de quelques nouvelles religions universitaires, en France et Amérique »

C'est une "pépite" dont je vous conseille la lecture attentive (16 pages).

Voici les premières lignes de son introduction :
« Dieu contre la science ». Cette maxime médiatique au succès prodigieux ne serait sans doute pas reprise telle quelle par un responsable universitaire. Toutefois, développée et reformulée, elle n'en demeure pas moins un pilier fondamental de l'histoire des sciences ou de l'université au sens le plus large : la science aurait pour mission première de défaire ou de faire reculer l'obscurantisme, l'ignorance, les mythes, les croyances archaïques, que l'on résume ou assimile plus ou moins à l'idée de Dieu. Le principe, appris dès les premiers âges de la formation du futur scientifique1, tenu pour fondateur et donc acquis une bonne fois pour toutes, est dans la plupart des cas tellement implicite qu'il ne requiert pas d'explication ultérieure.
Adopter un angle d'approche opposé, à savoir montrer que la science peut engendrer, sous certaines circonstances, une forme de religion est inhabituel, voire relève des pensées dérangeantes. Le phénomène existe bel et bien cependant. »

J’espère que vous avez déjà envie de lire la suite (n’oubliez pas non-plus de lire Voltaire !)


La science, ses engouements, et ses erreurs...


L’engouement d’une grande partie de la communauté scientifique pour la théorie climatique qui prétend que l’homme est responsable (voire "coupable") du réchauffement climatique, me fait penser à l’engouement que la communauté scientifique et les plus brillantes élites de l’époque, avaient eu pour la théorie « éminemment scientifique » de l’eugénisme dans les années 30. Un des plus ardents défenseurs de cette théorie en France, Alexis Carel, avait même eu, lui aussi, un prix Nobel !

Ce grand scientifique affirmait "beaucoup d'individus inférieurs ont été conservés grâce aux efforts de l'hygiène et de la médecineet il préconisait leur élimination. On ne peut bien sûr lui faire porter la responsabilité de tout ce qui est ensuite arrivé, mais le grand homme écrivait tout de même en 1936 dans la préface de la traduction allemande de son fameux livre, "l'homme cet inconnu" : "En Allemagne, le gouvernement a pris des mesures énergiques contre l'augmentation des minorités, des aliénés, des criminels. La situation idéale serait que chaque individu de cette sorte soit éliminé quand il s'est montré dangereux"

On sait quelles furent les conséquences néfastes de cette théorie scientifique, qui depuis est tombée dans les poubelles de l’histoire des sciences. Jusqu’aux plaques de rues portant le nom de ce « savant désavoué » qui ont été déboulonnées !



Il est temps de conclure ce trop long article, non ? Wink


En résumé, non monsieur le passeur de science, les scientifiques, fussent-ils membre de la sainte église du GIEC ne sont pas à l’abri de l’erreur, et ce n'est pas très charitable de se moquer de ceux qui tentent de penser par eux-même ! Si selon vous, ils pensent mal, c'est peut-être parce que l'école a mal fait son travail, (par exemple) et ce n'est pas obligatoirement parce que ce sont de pauvres neuneus ! La progressive disparition des cours d'histoire et de géographie et l'obsession de fabriquer des hordes de mathématiciens qui deviendront traders ou climatologues au GIEC, pourraient être des pistes à étudier, par exemple...

L’objet de mon article n’est pas de discuter de l’indiscutable changement climatique, et encore moins de ses causes (résulte-t-il des péchés des hommes ou d’une toute autre raison scientifique ?). En qualité d'ingénieur travaillant dans l’énergie et l'environnement, je sais que la croisade contre le CO2 présente au moins l’avantage de prévenir, tant faire se peut, le choc inévitable qui résultera de l’épuisement des énergies fossiles. Et en tant qu’ancien élève ayant suivi des cours de géographie dans les années 60 et 70, je sais que le climat n’a jamais cessé de changer, voir même parfois très rapidement (élévation de 20 m du niveau de la mer en cent ans, il y a 14.000 ans !) et que les hommes ont toujours su s’adapter à ces changements. Je pense par contre que ce sera difficile de vivre dans une société sans pétrole, ou sur des terres polluées par des catastrophes nucléaire (l’énergie « propre », car sans CO2 !), mais ça, c’est un autre sujet. (A chacun ses peurs).

Ce qui me surprend parfois de la part de ceux qui aiment si sincèrement la planète (comme on dit à présent), c'est la totale méconnaissance de son histoire (sachez par exemple que nous traversons actuellement la cinquième ére glaciaire !). Mais bon, je ne continue pas sur ce chemin là, j'ai trop peur de me retrouver en mauvaise compagnie.



Alors d’accord avec la lutte contre le CO2, mais pas d’accord avec l’intolérance, pas d’accord avec l’excommunication des hérétiques, qu'ils soient climato-sceptiques ou anti-mondialistes ! Frown

Et que les climatologues prennent gardent s’ils ne veulent pas faire de tort à leur juste cause en adoptant les travers d’une religion établie.
Je relève en effet dans leur posture actuelle trois aspects très négatifs que l’on retrouve hélas dans la plupart des religions :
  • Le discours de culpabilité,
  • La menace de catastrophe
  • Et la chasse aux hérétiques…
Cella suffit pour m’inquiéter et cela m'incite à commencer de scientifiquement douter.



Bon, ça y est, je conclus (je suis toujours trop long) Wink

M. Chevassus-au-Louis écrivait ceci dans la conclusion de son enquête sur les théories du complot :
« Plus qu'une improbable épidémie de paranoïa, plus qu'une défiance, aussi légitime aujourd'hui qu'hier, à l'égard des vérités d'Etat, l'influence des théories du complot traduit au fond la progression de l'idée que le monde est devenu trop complexe pour être décrit, compris, connu, et en particulier par les sciences. »

Je partage totalement ce point de vue sur la complexité du monde devenu impossible ou presque à penser. J’ajouterai que nous ne devons jamais oublier non-plus de décrire, comprendre et connaitre les hommes ; les hommes sans lesquels le monde ne serait rien d’autre qu’une banale planète perdue dans l’univers.



Bertrand Tièche, le 18 août 2012


jeudi 9 août 2012

S'il vous plait, :-) lisez la stratégie du choc de Naomi Klein

Article mis à jour le 6 novembre 2014 (à lire et à écouter absolumentWink




Je suis passé ce matin dans le métro devant l’une des pathétiques unes du Figaro : « La France menacée par la récession ». J’ai souri intérieurement et je me suis souvenu d’une autre une du Point : « La France danse sur un volcan ». J’avais encore à la main un livre que je venais de lire attentivement, au milieu d’une rame de métro sale et bruyante : « La stratégie du choc » de Naomi Klein. Je me suis dit que je devais absolument mettre un extrait de ce formidable livre sur Transitio, afin de vous donner envie de le lire.

Je sais que je n’ai pas le droit, mais qu’importe, combien êtes-vous à lire Transitio ? Et puis c’est pour une bonne cause.

De grâce lisez ce livre ! Peut-être m'en voudrez-vous après, tant vous serez horrifié par ce que vous lirez, mais essayez quand même.

Je vous conseille de lire par le lien suivant une bonne présentation de son ouvrage : La stratégie du choc.

Vous donner un extrait à lire n’était pas chose aisée. C’est un gros livre, très documenté, douloureux à lire. Naomi Klein y traite de ce qu’elle appelle « Le capitalisme du désastre ». Elle passe en revue méthodiquement et en détail les effets désatreux de l'impitoyable doctrine économique de l'école de Chicago, initiée par Milton Friedman.

Plutôt que de retenir un passage concernant l’Argentine, le Chili, la Bolivie, la Chine, l’Afrique du Sud, l’Angleterre, la Pologne, la Russie, l’Iraq, et j’en passe, j’ai choisi celui-ci qui concerne le Canada. Vous allez comprendre très vite pourquoi en le lisant.



Extrait du chapitre 12


Le ça du capitalisme, (page 395)


Un mois après la conférence organisée par Williamson à Washington, nous eûmes dans mon pays un aperçu du nouvel enthousiasme que suscitaient les " pseudos-crises ", même si à l’époque, rares furent ceux qui comprirent que les événements s’inscrivaient dans le cadre d’une stratégie mondiale. En février 1993, la Canada était en proie à une catastrophe financière. C’est du moins ce que laissaient croire les journaux et les émissions de télévision. " Crise de la dette à l’horizon ", proclamait une immense manchette à la une du quotidien national de langue anglaise, The Globe & Mail. Dans une émission spéciale présentée par une chaine nationale, on entendit ceci : " Des économistes prévoient que, d’ici un an ou deux, peut-être moins, le sous-ministre des Finances du Canada annoncera au conseil des ministres que le pays a épuisé ses possibilités de crédit. […] Nos vies seront radicalement transformées. "

L’expression « mur de la dette » entra soudain dans notre vocabulaire. Le message ? Les Canadiens menaient une existence en apparence confortable et paisible, mais le pays vivait nettement au-dessus de ses moyens. Bientôt, de puissantes firmes de Wall Street, comme Moody’s et Standard and Poor’s, réduiraient de façon draconnienne la cote de crédit parfaite (triple A) du Canada. Dans un tel cas, les investisseurs hypermobiles, affranchis par les nouvelles règles de la mondialisation et du libre échange, retireraient leur argent du Canada et le placeraient ailleurs. La seule solution, nous dit-on, consistait à sabrer dans les programmes comme l’assurance chômage et les services de santé. Evidemment le parti libéral au pouvoir s’empressa d’obtempérer, même si peu de temps auparavant, il avait été élu en promettant de créer des emplois (la politique « vaudou » version canadienne).
Deux ans après le paroxysme  de cette hystérie du déficit, la journaliste Linda McQuaig montra de façon décisive que le sentiment d’urgence avait été créé de toutes pièces et exploité par une poignée de think tanks financés par les plus grandes banques et sociétés du Canada, en particulier l’institut C.D.Howe et l’Institut Fraser (que Milton Friedman avait toujours activement soutenu). Le Canada était effectivement aux prises avec un déficit, mais ce dernier n’était pas causé par les dépenses affectées à l’assurance chômage et à d’autres programmes sociaux. Selon Statistiques Canada, il était plutôt attribuable à des taux d’intérêts élevés qui avaient fait exploser la valeur des sommes dues, un peu comme le choc Volcker avait entrainé une hausse vertigineuse de l’endettement des pays en voie de développement dans les années 1980. Au siège social de Moody’s, à Wall Street, McQuaig s’entretint avec Vincent Truglia, l’analyste en chef chargé de l’établissement de la cote de crédit du Canada, qui lui fit une révélation sensationnelle : les banquiers et les cadres des grandes sociétés canadiennes exerçaient constamment des pressions sur lui pour qu’il délivrât de sombres pronostics sur l’état des finances du pays, ce à quoi il s’était toujours refusé : en effet, le Canada représentait à ses yeux un investissement stable et d’excellente qualité. « Parmi tous les pays dont je m’occupe, c’est le seul dont les ressortissants demandent régulièrement une rétrogradation plus marquée de la cote de crédit. Ils estiment que la cote de crédit du Canada est trop élevée. » Truglia recevait des coups de fil de la part de représentants d’autres pays qui jugeaient leur cote trop faible. « Les Canadiens, eux, déprécient leur pays beaucoup plus que les étrangers. »
La raison était que, pour le monde de la finance au Canada, la « crise du déficit » constituait une arme revêtant une importance critique dans une véritable bataille rangée. A l’époque où Truglia recevait ces coups de fil bizarres, on avait lancé une campagne en règle visant à pousser le gouvernement à réduire les impôts en comprimant les sommes affectées aux programmes sociaux, dans les domaines de la santé et de l’éducation en particulier. Puisque ces programmes avaient l’appui d’une vaste majorité de Canadiens, la seule façon de justifier de telles mesures était de faire planer la menace d’un effondrement économique national – d’une crise en bonne et due forme. Mais comme Moody’s s’entêtait à accorder au Canada la cote de crédit la plus haute possible – l’équivalent d’une note de A++ -, il n’était guère facile de maintenir une ambiance apocalyptique.

Pendant ce temps, des messages contradictoires plongeaient les investisseurs dans la perplexité : Moody’s n’avait que des éloges pour le Canada, tandis que la presse canadienne qualifiait l’état des finances de catastrophique. Truglia, irrité par les données hautement politisées en provenance du Canada – lesquelles semblaient mettre en doute ses propres évaluations -, émit, geste extraordinaire, un « commentaire spécial » dans lequel il précisait que les dépenses du Canada n’étaient pas « incontrôlées »,. Il réserva même quelques coups voilés aux calculs spécieux des think tanks néolibéraux. « Les auteurs de certains rapports récents ont grossièrement surévalué la dette financière du Canada. Parfois, on y trouve des chiffres comptés en double ; dans d’autres, on effectue des comparaisons internationales inadéquates. […] Ces mesures inexactes expliquent peut-être les évaluations exagérées du problème de la dette du Canada. » Après la parution du rapport spécial de Moody’s, on se passa le mot : il n’y a pas de « mur de la dette » au Canada. La communauté des affaires fut piquée au vif. « J’ai reçu au moins un coup de fil […] de quelqu’un d’une très grande institution financière du Canada, et je me suis fait engueuler comme du poisson pourri. Du jamais vu. »

Lorsque les Canadiens apprirent que la « crise du déficit » avaient été montée de toutes pièces par des think tanks financés par de grandes sociétés, il était trop tard – les compressions avaient été effectuées et on n’y pouvait plus rien. Conséquence directe de toute cette affaire, les programmes sociaux destinés aux chômeurs du pays furent radicalement réduits, et ils ne furent pas augmentés par la suite, malgré des années de surplus budgétaires. Au cours de cette période, on eut à de nombreuses occasions recours à la stratégie de la crise. En septembre 1995, dans une bande vidéo fournie sous le manteau à la presse canadienne, on vit John Snobelen, ministre de l’éducation de l’Ontario, affirmer, à l’occasion d’une réunion de fonctionnaires tenue à huis clos, qu’il fallait créer un climat de panique avant d’annoncer des compressions dans le domaine de l’éducation et d’autres mesures impopulaires. Il convenait de laisser filtrer des informations donnant à redouter une situation si sombre qu’ »il préférait ne pas en parler ». Il s’agissait, dit-il, de « créer une crise utile ».



Je suis désolé mais je ne puis résister à l’envie de vous donner à lire les quelques paragraphes qui suivent.


« Fraudes statistiques à Washington » (page 399)

A partir de 1995, dans la plupart des démocraties occidentales, le discours politique était saturé d’allusions à la dette et à un effondrement économique imminent. On réclamait des compressions plus draconiennes et des privatisations plus ambitieuses. Pendant ce temps-là, les think tanks de Friedman brandissaient le spectre de la crise. Les institutions financières les plus puissantes de Washington étaient disposées à faire croire à l’existence d’une crise grâce à la manipulation des médias, certes, mais elles prenaient aussi des mesures concrètes pour créer des crises bien réelles. Deux ans après les observations de Williamson, d’après lequel on pouvait « attiser » les crises, Michael Bruno, économiste en chef (économie du développement) à la banque mondiale, reprit des propos identiques, une fois de plus sans attirer l’attention des médias. Dans une communication présentée devant l’Association internationale des sciences économiques, à Tunis, en 1995, et dont le texte fut publié plus tard par la Banque mondiale, Bruno déclara devant 500 économistes venus de 68 pays que « l’idée selon laquelle une crise suffisamment grave pouvait pousser des décideurs jusque-là récalcitrant à instaurer des réformes susceptibles d’accroître la productivité " faisait l’objet d’un consensus de plus en plus grand. Bruno cita l’Amérique latine à titre d’ "exemple parfait de crises profondes apparemment bénéfiques » et s’attarda en particulier sur l’Argentine, où, dit-il, le président Menem et son ministre des Finances, Domingo Cavallo, avaient l’art de " profiter du climat d’urgence " pour réaliser d’importantes privatisations. Au cas où l’auditoire n’aurait pas bien compris, Bruno ajouta : " Je tiens à réitérer l’importance d’un thème majeur : l’économie politique des crises graves tend à déboucher sur des réformes radicales aux résultats positifs. "

Dans ce contexte, il affirma que les organisations internationales ne devaient pas se contenter de profiter des crises économiques existantes pour faire avancer le consensus de Washington : elles devaient, à titre préemptif, supprimer l’aide afin que les crises s’aggravent. « Un contrecoup (par exemple une diminution des revenus du gouvernement ou de l’aide étrangère) peut en réalité accroitre le bien-être en raccourcissant l’attente [des réformes]. L’idée que « la situation doit dégénérer avant de s’améliorer » vient naturellement à l’esprit. […] En fait, il est possible qu’un pays se tire mieux d’affaire en faisant face à une grave crise d’hyperinflation qu’en restant embourbé dans une succession de crises moins sévères. »

Bruno admettait que la perspective d’aggraver ou  provoquer un effondrement de l’économie était effrayante  - les salaires des employés de l’état ne seraient pas versés, l’infrastructure se dégraderait -, mais, en bon disciple de l’école de Chicago, il pria instamment les membres de l’auditoire de considérer la destruction comme le premier stade de la création : « Avec l’aggravation de la crise, le gouvernement risque de s’étioler petit à petit, dit-il. Une telle évolution a des effets positifs :au moment de l’adoption de la réforme, le pouvoir des groupes d’intérêts sera peut-être sera peut-être amoindri, et un leader qui préconise une solution à long terme plutôt qu’un rafistolage provisoire a des chances de faire accepter la réforme.»

Les accros de la crise de Chicago étaient assurément lancés dans une fulgurante trajectoire intellectuelle. A peine quelques années plus tôt, ils avaient laissé entendre que l’hyperinflation était susceptible de créer des conditions favorables à l’adoption de politiques de choc. Et voilà qu’un économiste en chef de la Banque mondiale, institution financée à même les impôts des contribuables de 178 pays et ayant le mandat de renforcer et de reconstruire des économies vacillantes, proposait de provoquer délibérément la faillite des Etats pour permettre à ceux-ci de renaître de leurs cendres.

Pensez-vous que la presse Française soit différente de la presse Canadienne ?





Mise à jour du 6 novembre 2014


L'article ci-dessus et ses explications sur la crise du Canada en 1993, me sont revenus à l'esprit un matin cette semaine tandis que je me rasais en écoutant France Culture. C'était en effet le moment de la chronique de Philippe Manière, comme chaque mardi à 7h18. Le titre de celle-ci était : "Le Canada, un modèle économique pour la France". Philippe Manière est comme le précise sa fiche de présentation sur Wikipédia "un essayiste lobbyiste libéral". Le genre d'économiste qui ne connait du monde du travail que ce qu'il en a appris à l'école et qui ferait bien, tout comme les dirigeants du MEDEF de faire un stage en entreprise...
Je vous invite à écouter attentivement ce grand moment de pensée libérale triomphante, et de réécriture de l'histoire, qui comme chacun le sait est toujours rédigée par les vainqueurs...

 

 

 

Quelques liens intéressants ?

La dette expliquée en 10 minutes

La stratégie du choc arrive en Ontario en 2012.

2004, aveux du ministre des réformes (sous la contrainte)

 

Bertrand Tièche 09/08/2012

 

Post Scriptum, 10 août 2012 :

Le Conseil Constitutionnel a décidé que la ratification du traité européen mettant en oeuvre la règle d'or ne nécessitait pas de modification de la Constitution...

Ca c'est une surprise ! Ce que Sarkozy a promis, Hollande l'a fait !

Je vous invite à lire cet excellent article, qui évoque dans un passage ce qu'est le grand bluff de la dette : TSCG : Sarkozy, Chirac, VGE et Debré censurent le référendum.